Rencontre avec Julie Balagué
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Photographier l'invisible, sculpter la parole
Julie Balagué est une artiste photographe et photojournaliste française. Que ce soit dans l'effervescence d'une commande pour la presse ou dans le temps long de ses recherches artistiques documentaires, elle interroge sans cesse la capacité de l'image à restituer le réel.
Cette interview fait suite à un projet au long court « Anatomie de l’invisible », que Lebolabo a produit l’année dernière dans le cadre des Photodays avec une exposition à la Chapelle Saint-Louis de l’Hôpital de la Pitié-Salepêtrière.
Pour cette interview, elle revient sur son parcours, son attachement à la matière et son engagement profond envers les personnes qu'elle photographie.
Lebolabo : Tu navigues entre deux univers souvent perçus comme distincts : l'art contemporain et le photojournalisme. Comment parviens-tu à trouver un équilibre entre ces deux pratiques ?
Julie Balagué : Ce sont effectivement deux mondes très différents, avec des économies et des modes de diffusion qui leur sont propres. Si le milieu du photojournalisme valorise souvent la démarche artistique, le monde de l'art peut parfois se montrer plus frileux face à l'étiquette de photojournaliste. Pourtant, je tiens viscéralement à défendre cette double casquette. Mes pratiques se nourrissent mutuellement : le photojournalisme me permet d'être réactive, de traverser de nombreuses couches de la société – notamment dans le milieu hospitalier ou politique – tandis que mon travail artistique m'offre le luxe du temps long. Ce dernier est à mi-chemin entre les deux car je m’intéresse depuis quelques années à des sujets profondément ancré dans le réel, à la frontière du documentaire, tout en m'en émancipant par sa forme plastique.
Mes projets se construisent en 3 temps :
1. Je réalise un gros travail de recherche et de rendez-vous avec des spécialistes.
2. Je vais à la rencontre des personnes pour réaliser des entretiens.
3. A partir des éléments récoltés, je commence mon travail de création d’images et de formes plastiques.
Lebolabo : Par quoi as-tu commencé à la sortie de l'école ? Le photojournalisme ou ta démarche artistique ?
Julie Balagué : Quand je suis sortie de l’école, j'ai mené immédiatement les deux de front. Je faisais du reportage documentaire mais j’avais déjà un goût pour la parole et la mise en forme.
N'ayant pas les moyens de faire de l'argentique pour mes projets personnels, je suis passée au numérique et j'ai fait des sujets près de chez moi pour que cela ne me coûte que du temps. En parallèle, j'ai mis un pied dans le photojournalisme un peu par hasard, ce qui m'a permis d'en vivre.
Lebolabo : Comment la photographie s'est-elle imposée à toi ? Est-ce que c'est une envie de jeunesse ?
Julie Balagué : Pas du tout ! Plus jeune, mon moyen d'expression principal était la musique. C'est en entrant en classe préparatoire, face au manque de temps pour mes groupes, que je me suis emparée de l'appareil photo de ma sœur.
Au départ, j'étais fascinée par la mise en scène et la photographie de mode, portée par des figures comme Helmut Newton ou Guy Bourdin.
En intégrant l'ENS Louis-Lumière, un module obligatoire de reportage a tout fait basculer. J'étais d'une grande timidité, et la photographie est devenue un prétexte extraordinaire pour aller vers les autres. J'ai alors totalement délaissé le studio pour m'immerger dans le documentaire, un besoin d'aller à la rencontre de l'autre qui est aujourd'hui devenu essentiel à mon équilibre.
Lebolabo : Justement, la parole occupe une place prépondérante dans tes créations. Dirais-tu que la restitution du témoignage est le véritable fil conducteur de ton œuvre ?
Julie Balagué : Absolument ! Qu'il s'agisse de mes premières séries sur la notion d'habitat (Habiter) ou de mes travaux plus récents sur ce qui ne se voit pas (Invisible), mon véritable fil rouge reste la parole. Je considère que chacun est l'expert absolu de sa propre vie. Au fil des années, j'ai accordé de plus en plus de place au texte, au point qu'il soit aujourd'hui presqu'aussi présent que l'image. Je m'interroge d'ailleurs beaucoup sur l'impuissance de la seule photographie à retranscrire la complexité du réel.
Lebolabo : Parmi l'ensemble de tes réalisations, certaines ont-elles marqué des tournants décisifs dans ta carrière ?
Julie Balagué : C'est un peu comme avec des enfants, ils m'apportent tous des choses différentes. Utopie Maladrerie a été une étape cruciale. Ce projet a bénéficié de la bourse de création des "Regards du Grand Paris", ce qui m'a conféré une légitimité institutionnelle forte. C'est aussi à cette occasion que Juliette Fontaine, alors directrice du centre d'art plastique d'Aubervilliers, m'a définie pour la première fois comme "artiste".
Ce simple mot m'a libérée : il m'a donné le droit de sortir du cadre photographique traditionnel pour expérimenter la sculpture.
Plus récemment, mon projet Anatomie de l'invisible, consacré au déni de grossesse, m'apporte une immense satisfaction car j'estime avoir réussi à pousser la symbiose entre le fond et la forme exactement là où je l'espérais.
Lebolabo : Tu abordes des sujets sociaux complexes et intangibles. Comment la matérialité de l'œuvre t’aide-t-elle à rendre visible ce qui ne l'est pas ?
Julie Balagué : C'est une réflexion qui me passionne. Comment représenter photographiquement un déni de grossesse, qui par nature ne l’est pas ?
J'ai ressenti un besoin viscéral de travailler avec mes mains, de créer des plis, des formes sculpturales. L'objectif est d'engager physiquement le spectateur, de lui faire ressentir la corporalité et la violence parfois technique faite au corps des femmes.
Lors de l'exposition d'Utopie Maladrerie, j'avais d'ailleurs pris la décision de supprimer les cadres pour que les tirages flottent au mur, brisant ainsi les codes de l'accrochage classique.
Lebolabo : On imagine que monter et diffuser de tels projets demande une énergie folle. Comment perçois-tu cette partie moins "visible" de ton métier ?
Julie Balagué : C'est indéniablement l'aspect le plus laborieux et le plus difficile pour moi. Chercher des financements, rédiger des dossiers, démarcher des diffuseurs exige un temps infini. Toutefois, je constate une évolution positive ces dernières années : les lieux d'exposition rémunèrent désormais les artistes. Bien que les montants restent modestes, c'est une reconnaissance vitale. Je suis d'ailleurs intransigeante sur un point : il est inenvisageable de payer pour exposer ou de devoir avancer des frais de candidature pour une bourse. Il faut que notre économie soit saine et respectueuse de notre travail.
Lebolabo : Qu'est-ce qui, in fine, fait de l'une de tes expositions une réussite ?
Julie Balagué : Une réussite se mesure à l'impact humain. Je ne suis ni sociologue ni psychologue, et je ne prétends pas changer leur vie, mais quand une personne photographiée se sent valorisée et trouve un espace pour déposer son histoire, c'est une première victoire. Ensuite, c'est la réception du public. J'attache une importance capitale au décloisonnement de l'art. Exposer Anatomie de l'invisible à la chapelle de la Pitié-Salpêtrière a permis de toucher non seulement le monde de l'art, mais aussi des soignants et des patients qui n'oseraient pas toujours franchir les portes d'une galerie. Savoir que l'exposition a circulé par le bouche-à-oreille médical et a pu aider des femmes à se sentir moins seules, c'est ce qui donne du sens à mon travail.
Lebolabo : Si tu devais donner un conseil à un artiste émergeant, quel serait-il ?
Julie Balagué : Le premier conseil serait de ne jamais abandonner sa pratique artistique personnelle, quelles que soient les contraintes financières. Ensuite, d'une manière plus éthique, je dirais qu'il faut être d'une honnêteté radicale avec les personnes dont on recueille l'histoire. Nous avons une lourde responsabilité en tant que photographes. Je m'impose par exemple de ne jamais faire signer d'autorisation de diffusion en amont. Je réalise les images, puis je les soumets aux personnes concernées, ce qui ouvre un espace de discussion et de négociation. Il faut éviter de piller un sujet et être toujours vigilant à ne pas jouer les psychologues improvisés, au risque de laisser les gens démunis face à leurs propres traumatismes. L'intégrité doit primer sur la photographie.
Lebolabo : Quel est le projet à venir qui t'enthousiasme ?
Julie Balagué : C'est un projet sur la dissociation. J'en suis au tout début, dans la phase de recherche et de lecture en psychiatrie et sociologie. J'ai des idées de formes, mais il va falloir les mettre à l'épreuve de la réalité des personnes concernées.
Dans le cas de la dissociation traumatique, je sais que je vais rencontrer des victimes de lourds traumatismes. Mon but ne sera absolument pas de leur faire raconter ces drames, ce qui serait extrêmement violent et inutile, mais bien de parler de ce mécanisme de dissociation.

