Entretien avec La Kabine
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Le OFF d’Arles : coordination, résistance et transmission
Lebolabo : Le OFF d’Arles existe depuis longtemps, mais La Kabine ne le porte que depuis deux
ans. Qu’est-ce que vous avez voulu changer, ou au contraire préserver, en reprenant ce rôle de coordination ?
La Kabine : La reprise du OFF est venu de plusieurs constats, dans un premier temps un engagement de notre part de la scène “émergente” mais aussi de la scène locale, Arles et les rencontres de la photographie sont devenus un moment assez incontournable pour la photographie, voix off était également une institution et leur départ ont créer un profond déséquilibre dans la présentation des différents espaces de diffusion, cela faisait un moment qu’on nous parlait de reprendre le off car la kabine s’occupait déja de Arles contemporain et cherchait déja des manières alternatives à la diffusion. de voir que des lieux emblématiques était repris par des grandes marques nous ont poussées à reconstruire un off pour que cela soit une structure associative et arlésienne qui le pousse et non plusieurs acteurs extérieurs.
Le rôle de ce off était de fédérer et visibiliser toutes les propositions sur le territoire à un moment donné.
Lebolabo : Dans votre édito 2025, vous écrivez « créer, c’est résister ». C’est une posture assez
engagée pour un festival qui accueille aussi bien des collectifs militants que des galeries commerciales. Comment tenez-vous ces deux bouts ensemble ?
La Kabine : Aujourd’hui, on pourrait penser que l’art n’est pas politique, et c’est une position qui a été de plus en plus mise en avant ces dernières années. Pour nous, c’est l’inverse : l’art est profondément politique, et il a même une responsabilité à l’être. Faire le OFF, c’est déjà adopter une posture politique, dans le sens où cela relève d’un rapport de contre-pouvoir et d’une volonté de rendre visibles des structures très différentes, du petit collectif émergent à la galerie commerciale installée. C’est précisément cette diversité qui fait sens : elle reflète les réalités du champ artistique contemporain, avec ses tensions, ses économies et ses rapports de force.
Il serait à la fois hypocrite et un peu naïf de penser que les galeries privées ou les marques ne font pas partie de cet écosystème. Leur présence dans le OFF est une réalité, mais les intégrer dans un même espace de visibilité permet aussi de créer une forme de mise en équivalence symbolique, où des structures très différentes se retrouvent confrontées au
regard du public dans un même contexte. Et c’est justement cette cohabitation qui permet à d’autres espaces plus fragiles ou indépendants d’exister et d’être vus.
Dans un monde traversé par des enjeux socio-politiques majeurs qu’ils soient environnementaux, sociaux ou culturels il nous semble important de ne pas lisser ces contradictions mais de les rendre visibles. Le OFF devient alors un espace où ces tensions peuvent apparaître au grand jour, plutôt que d’être invisibilisées. Parler de la marge dans ce contexte, c’est aussi interroger ce qui définit le centre, qui décide de la légitimité, et comment circulent les formes de reconnaissance.
Enfin, cette ouverture à des acteurs très différents n’est pas une neutralité, mais un choix assumé : celui de montrer la complexité du champ artistique aujourd’hui, et de permettre au public comme aux professionnels de s’y confronter directement. C’est aussi là que réside, pour nous, le sens de “créer, c’est résister” : non pas dans une opposition simple, mais dans la capacité à maintenir un espace où des voix multiples, parfois contradictoires, peuvent
coexister et être entendues.
Lebolabo : Le OFF compte aujourd’hui plus de 120 lieux. Est-ce que cette masse est une force ou
commence-t-elle à poser un problème de lisibilité, aussi bien pour le public que pour
les artistes eux-mêmes ?
La Kabine : Non c’est ce qui fait un off , c’est comme le off d’avignon avoir autant de proposition donne une force, à chacun de s’y freiner un chemin. Je pense aussi que pas tout le monde recherche la même chose dans le off, c’est pour ça que l’on parle de lieux d’expo et non de galerie, car certaines sont des galeries avec les réalités économiques d’autre utilise ce moment pour présenter leur collectif leur atelier leur derniers travaux.
Lebolabo : Pour un photographe ou un artiste qui veut exposer au OFF pour la première fois, par
où commence-t-on concrètement ? Quel est le processus, les délais, les interlocuteurs ?
La Kabine : Pour exposer au OFF pour la première fois, il faut d’abord trouver un lieu d’exposition (galerie, café, espace alternatif) car le festival ne fournit pas d’espaces. Ensuite, le photographe ou commissaire construit un projet cohérent avec une série de photos ou d’œuvres, un titre et un dossier simple. Une fois le lieu confirmé, on s’inscrit auprès de du off via un formulaire pour être référencé dans le programme. Puis vient la phase de production (tirages, encadrement, transport, accrochage) et de communication autour de l’exposition. L’ensemble fonctionne avec un calendrier assez serré, généralement avec les inscriptions en mai juin/ et les expositions pendant l’été, et les principaux interlocuteurs sont le lieu choisi, l’organisation du OFF et l’artiste lui-même qui porte l’ensemble du projet.
Lebolabo : Il y a une différence structurelle dans le OFF : certains artistes exposent via un lieu ou une galerie associée, d’autres montent leur propre exposition. Quels sont les avantages et les pièges de chaque voie ?
La Kabine : Oui, c’est une différence assez structurante dans le OFF, et les deux options répondent à des logiques très différentes. Passer par un lieu ou une galerie associée apporte d’abord un cadre professionnel déjà en place : accompagnement curatorial, production parfois partagée, communication, réseau de visiteurs et de collectionneurs.
Pour beaucoup d’artistes, cela permet aussi d’être immédiatement positionnés dans un circuit identifié par les professionnels. Le risque, en revanche, c’est de moins maîtriser certains paramètres le choix des œuvres, la scénographie, ou même parfois la visibilité dans un programme très dense où le lieu porte aussi ses propres priorités.
À l’inverse, monter sa propre exposition donne une liberté totale : choix du lieu, de la forme, de la médiation, et capacité à construire une identité très personnelle du projet. C’est souvent très puissant en termes d’intention artistique et de cohérence. Mais cela implique aussi une charge importante : production, logistique, communication, et surtout accès plus
difficile aux réseaux professionnels si l’exposition n’est pas déjà située dans un lieu reconnu ou fréquenté.
Dans les deux cas, le facteur décisif reste souvent la capacité à créer des rencontres. Le OFF fonctionne beaucoup sur les circulations, les recommandations et la visibilité indirecte.
Une exposition bien portée, même indépendante, peut très bien fonctionner si elle est intégrée dans un parcours professionnel lisible. À l’inverse, une exposition en galerie peut passer plus inaperçue si elle ne s’inscrit pas dans ces dynamiques de réseau et de temporalité.
Lebolabo : Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez chez les artistes qui arrivent mal préparés ? Ce qui fait qu’une exposition passe inaperçue alors qu’elle méritait mieux ?
La Kabine : Les erreurs les plus fréquentes viennent surtout d’une sous-estimation de la préparation et de la visibilité. Beaucoup d’artistes arrivent avec une série intéressante mais sans projet réellement pensé pour un accrochage : tirages mal adaptés au lieu, manque de cohérence narrative ou scénographie absente. Une autre erreur majeure est de dépendre uniquement du programme du OFF sans construire sa propre communication (réseaux sociaux, invitation, vernissage), ce qui rend l’exposition invisible dans un contexte où l’offre est très dense. Enfin, certaines expositions passent inaperçues simplement parce que le lieu est mal choisi ou peu fréquenté, ou parce qu’il n’y a pas de présence de l’artiste sur place pour créer du lien avec le public et les professionnels.
Lebolabo : Le programme OFF dure du 7 juillet au 5 octobre- soit trois mois. Mais la semaine d’ouverture concentre l’essentiel des professionnels et des médias. Est-ce qu’exposer en dehors de cette semaine a encore du sens pour un artiste qui cherche à se faire remarquer ?
La Kabine : La semaine d’ouverture est effectivement très riche, mais elle concentre surtout une forte présence professionnelle sur un temps très court. Aujourd’hui, beaucoup de choses se jouent là, c’est vrai ,c’est le moment où les professionnels se déplacent, échangent, repèrent.
Mais il ne faut pas réduire le OFF à cette seule semaine. Le mois de juillet reste très dense : le public est nombreux tout l’été, les expositions sont largement visitées, et les professionnels en profitent souvent pour entamer des discussions, faire du repérage, organiser des lectures de portfolio, puis revenir ou suivre les artistes ensuite.
C’est d’ailleurs tout l’enjeu pour nous : construire une programmation qui s’inscrit sur les trois mois du OFF. Le programme s’étend du 7 juillet au 5 octobre, avec des temporalités différentes :juillet entre rencontres, discussions et découvertes, puis septembre davantage tourné vers l’EAC.
Donc oui, exposer en dehors de la semaine d’ouverture a du sens. La visibilité ne se joue pas uniquement dans l’intensité du lancement, mais aussi dans la durée, la fréquentation estivale, et les relations qui se construisent dans le temps.
Lebolabo : Au-delà d’avoir un bel accrochage, qu’est-ce qui fait réellement la différence pour qu’un artiste soit vu par les professionnels, par la presse, par le public curieux ?
La Kabine : Au-delà de la qualité de l’accrochage, ce qui fait réellement la différence, c’est la capacité à rendre le projet lisible, visible et circulant dans un environnement très saturé. Les professionnels et la presse ne découvrent pas une exposition par hasard : ils suivent souvent des recommandations, des rendez-vous identifiés et des artistes qui ont déjà
commencé à exister en amont via une communication claire (texte de présentation fort, images diffusées en amont, présence sur les réseaux ou dans des circuits pros). La présence de l’artiste sur place joue aussi énormément, car les échanges directs créent des opportunités immédiates. Enfin, ce qui marque vraiment l’attention, c’est un projet avec un
angle fort une idée, une démarche ou un regard identifiable en quelques secondes car dans un festival dense, ce n’est pas la complexité qui attire, mais la clarté et la singularité du propos.
Lebolabo : Les lectures de portfolio sont nombreuses pendant la semaine d’ouverture. Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui s’y inscrit ? Comment se préparer pour que ce ne soit pas juste une case à cocher ?
La Kabine : Les lectures de portfolio pendant la semaine d’ouverture ne doivent pas être vues comme une simple étape à valider, mais comme un moment de rencontre stratégique. Le conseil principal est d’y aller avec un projet déjà formulé clairement pas seulement des images et surtout une intention de dialogue : savoir expliquer son travail en quelques phrases simples, identifier ce que l’on cherche (galerie, diffusion, presse, retour critique). Les professionnels
voient énormément de portfolios en peu de temps, donc ce qui fait la différence, c’est la clarté du propos et la capacité à engager une conversation plutôt qu’à montrer un travail.
Lebolabo : Dans le OFF, les lieux d’exposition sont extrêmement hétérogènes des galeries
professionnelles, des salons de coiffure, des restaurants, des cours d’immeubles.
Est-ce que la qualité du lieu impacte réellement la perception du travail d’un artiste ?
La Kabine :La nature du lieu joue un rôle réel, mais pas forcément de la manière qu’on imagine. Un espace professionnel peut donner un cadre de lecture plus “légitimant”, mais un lieu atypique peut au contraire créer une expérience mémorable et attirer un public plus large.
Ce qui compte surtout, c’est la cohérence entre le lieu et le travail présenté : un projet exigeant peut être affaibli par un lieu trop bruyant ou mal éclairé, tandis qu’un lieu simple peut magnifier une proposition forte s’il est bien investi.
Lebolabo : Comment choisir son lieu d’exposition ? Est-ce que la localisation géographique dans
la ville joue vraiment un rôle, ou un lieu excentré peut-il attirer autant qu’un espace rue des Arènes ?
La Kabine : Le choix du lieu est donc un équilibre entre visibilité, circulation et adéquation au projet. Être rue des Arènes ou dans un axe très passant augmente mécaniquement le flux, mais un lieu excentré peut fonctionner s’il devient une destination en soi, grâce à une communication solide ou un bouche-à-oreille bien activé. Dans le OFF, on voit des expositions très fortes hors centre réussir, mais rarement sans stratégie d’activation (vernissage, présence, relais pro).
Lebolabo : Certains artistes viennent avec leur propre lieu déjà trouvé, d’autres cherchent via La
Kabine. Quelle est votre capacité à les accompagner dans ce travail de mise en relation ?
La Kabine :Sur l’accompagnement, notre rôle est justement de faire le lien entre les artistes et les lieux : certains arrivent avec une galerie ou un espace déjà identifié, d’autres cherchent encore. Dans ce cas, on les aide à comprendre le type de lieu adapté à leur projet, à identifier des espaces disponibles, et parfois à mettre en relation directe avec des partenaires locaux. Mais il est important de dire que le OFF reste largement un écosystème d’initiative personnelle : l’accompagnement facilite, il ne remplace pas la démarche de l’artiste.
Lebolabo : Le Arles pro dure une semaine intense, puis tout l’été. Beaucoup d’artistes
investissent beaucoup d’énergie et d’argent pour finalement rentrer chez eux sans savoir très bien ce que ça a produit. Comment mesure-t-on le succès d’une participation au OFF ?
La Kabine :La question du “succès” est centrale et souvent mal comprise. Beaucoup d’artistes attendent un retour immédiat (vente, exposition suivante, presse), mais l’impact réel se mesure souvent dans le temps : nouvelles connexions professionnelles, invitations ultérieures, visibilité numérique, ou simplement clarification de son positionnement artistique. Une participation réussie au OFF est souvent celle qui crée des prolongements, même invisibles sur le moment.
Lebolabo : Quels sont les artistes ou projets de ces deux dernières années qui, selon vous, ont
vraiment utilisé le OFF comme un tremplin ? Qu’ont-ils fait de différent ?
La Kabine : Sur les deux dernières années, plusieurs trajectoires montrent bien comment le OFF peut jouer un rôle de tremplin, même si cela prend des formes assez différentes selon les artistes.
D’abord, les lectures de portfolio ont été déterminantes pour beaucoup. Elles permettent des rencontres directes avec des curateurs, des galeristes, des commissaires ou des institutions, et c’est souvent là que se déclenchent des suivis concrets : invitations à montrer dans d’autres contextes, résidences, ou premières collaborations.
Ensuite, la Nuit de l’émergence a clairement eu un effet important pour un certain nombre de photographes. Ce format plus événementiel, avec une forte visibilité et une concentration de regards professionnels, a permis à plusieurs d’entre eux d’être repérés, puis ensuite exposés dans des galeries ou intégrés à des programmations plus larges.
De manière plus générale, il faut aussi souligner un aspect parfois moins visible mais essentiel : beaucoup de galeries et d’artistes réalisent de bonnes ventes pendant le OFF. Cela contribue aussi à créer des conditions favorables pour la suite, en consolidant des parcours et en donnant de la visibilité économique aux projets.
Lebolabo : Vous portez aussi un volet éducation à l’image fort ( citer des exemples ). Est-ce que
cette mission éducative change votre regard sur ce que devrait être le OFF à terme ?
La Kabine : Sur le volet éducatif (notamment autour de la lecture d’image, des ateliers avec publics scolaires, ou des projets de médiation portés par certains lieux partenaires), cela change effectivement le regard sur le OFF. On voit de plus en plus que le festival n’est pas seulement un espace de visibilité professionnelle, mais aussi un lieu de transmission et de compréhension de l’image contemporaine. Cela pousse à penser le OFF non pas uniquement comme une vitrine, mais comme un espace de médiation élargi.
Lebolabo : Si vous deviez donner trois conseils concrets à un artiste photographe qui se prépare
pour le OFF 2026, qu’est-ce que vous lui diriez ?
La Kabine :
1. penser son projet comme une expérience complète (et pas seulement une série accrochée) ;
2. anticiper très tôt la question du lieu et de la communication, car c’est là que tout se joue ;
3. être présent et actif pendant toute la durée du festival, car les opportunités naissent presque toujours des rencontres directes, pas de la simple exposition.
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Le Festival OFF Arles
https://festivaloffarles.com/




