Entretien avec Olivier Crouzel

Projeter la lumière, habiter la nuit

Olivier Crouzel est artiste, vidéaste et plasticien. Depuis 1998, il conçoit des dispositifs de projection vidéo dans des espaces naturels ou abandonnés, souvent de nuit, toujours en mouvement. Son travail est une forme de dialogue avec le paysage : il y dépose de la lumière, le paysage la reprend à l’aube. Ce qui reste, parfois, c’est une photographie. Et depuis quelques années, un tirage imprimé sur lequel il projette à nouveau — une boucle entre l’immatériel et l’objet.

Lebolabo : Tu travailles la projection vidéo depuis plus de vingt-cinq ans. Comment cette pratique a-t-elle commencé ?

Olivier Crouzel : Tout a vraiment démarré lors d’une visite au CAPC de Bordeaux en 1993. J’ai vu une exposition de Jean-Pierre Raynaud — des fragments de sa propre maison détruite, présentés dans des seaux. Cette œuvre m’a révélé quelque chose d’essentiel : l’art donne la liberté de construire son propre chemin. Plus tard, graphiste à Paris, j’ai acheté un vidéoprojecteur, détourné des jeux vidéo par la programmation, et commencé à projeter sur les immeubles depuis mon balcon. Par pur besoin d’évasion.

Exposition individuelle, « Avant, Bientôt » – photo, vidéographie

Lebolabo : Tu parles souvent de liberté. En quoi la projection vidéo est-elle, pour toi, l’outil de cette liberté ?

Olivier Crouzel : C’est à la fois mon outil de création et de diffusion. Je n’ai besoin d’aucune invitation : avec des batteries et un vidéoprojecteur transportable — en voiture, à vélo, à la main —, j’interviens quand et où je veux. Et comme je ne travaille qu’avec la lumière, je ne laisse aucune trace physique, je ne fais aucun bruit. Ça m’ouvre des espaces autrement inaccessibles. Ce qui me guide, c’est le désir de réaliser les choses dans l’immédiateté. Je crée dans le mouvement — je serais incapable de concevoir un projet assis à un bureau.

Lebolabo : Tu travailles essentiellement la nuit. C’est une contrainte ou quelque chose que tu as choisi ?

Olivier Crouzel : La nuit, les interventions humaines inesthétiques disparaissent. Se retrouver seul dans une caserne abandonnée, un chantier, une forêt — il y a là une tension, un état de concentration qui m’est propre. Mais le moment que je préfère vraiment, c’est le lever du soleil. Je travaille souvent entre 2h et 3h du matin jusqu’à l’aube. Au fur et à mesure que le jour arrive, le paysage se révèle et mes images s’effacent. C’est un émerveillement à chaque fois.

Lebolabo : Et pourtant tu travailles aussi de jour maintenant, dans des espaces muséaux. Comment as-tu résolu cette contradiction ?

Olivier Crouzel : Je n’ai jamais aimé les « black boxes » — ces salles entièrement noires dans les musées qui n’ont rien à voir avec ce que je ressens en plein air. J’ai donc mis au point ce que j’appelle des « photos vidéographies » : je photographie un paysage de nuit éclairé par mes projections, j’en fais un tirage, puis je projette mes images directement sur ce tirage. Ça me permet de transposer ces espaces et de travailler de jour, dans des musées, des parcs — sans trahir la nature de mon travail.

White Beach, exposition individuelle, « Horizon« , 2022 – Fondation François Schneider

Lebolabo : La matérialité de l’œuvre est venue tard dans ta pratique. Qu’est-ce qui t’y a conduit ?

Olivier Crouzel : Pendant longtemps, l’immatérialité de la lumière me suffisait. Et puis j’ai ressenti le besoin de laisser une trace physique — une forme de sauvegarde de mes installations. En réalisant mes premiers tirages, j’ai découvert que l’image imprimée réagissait très différemment de la projection sur écran. L’objet photographique est devenu une forme en soi, avec sa propre densité. Aujourd’hui, je conçois parfois une installation vidéo spécifiquement pour en tirer des photographies — l’installation devient le processus de création de l’image finale.

Lebolabo : Y a-t-il un projet qui a joué un rôle particulier dans ton travail ?

Olivier Crouzel : L’immeuble « Le Signal ». Je l’ai découvert il y a douze ans, en 2014, et j’y retourne encore. C’est un atelier à ciel ouvert, un espace d’expérimentation totale. Ce travail continu m’a permis de construire tout mon vocabulaire de formes et de processus actuels. À chaque visite, je fabrique de nouvelles choses, je collecte des éléments — un peu comme un peintre qui reviendrait chaque jour devant le même paysage.

Le signal – intervention in situ, 2015, 5h41 du matin à l’aube

Lebolabo : Comment as-tu basculé du graphisme à la vie d’artiste ?

Olivier Crouzel : C’est venu d’une décision simple mais radicale. Je travaillais au sein d’un collectif de créatifs, et j’ai réalisé que je ne voulais pas faire du graphisme toute ma vie. J’ai alors inversé mon emploi du temps : les matinées pour mon travail artistique, les fins de journée pour le graphisme. C’est cette décision qui a tout changé.

Lebolabo : Un conseil pour un artiste qui commence ?

Olivier Crouzel : Travailler intensément et avec une grande sincérité envers soi-même. Allier l’instinct à une capacité d’analyse solide pour faire évoluer son œuvre avec précision. Et avoir conscience que la vie d’artiste est indissociable de la vie quotidienne : si ta vie personnelle est stable et heureuse, ton travail le sera aussi. Le point de bascule le plus intéressant, c’est quand les désirs deviennent des nécessités.

Exposition individuelle, « Avant, Bientôt » – photo, vidéographie

Lebolabo : Pour finir — un projet qui t’attend cet été ?

Olivier Crouzel : Je retourne sur une île en Grèce où je me rends tous les deux ou trois ans. Il y a là une île de pierre ponce qui disparaît lentement, face à un hôtel abandonné. En 2021, j’avais nettoyé cet hôtel pour y installer une exposition temporaire. Je n’ai pas pu y retourner depuis. J’ai hâte de découvrir ce qu’il reste : l’hôtel s’est-il écoulé ? L’île a-t-elle disparu ? Mon exposition est-elle toujours là ? C’est un retour que j’attends avec beaucoup d’impatience.

Actualités :

Exposition photo individuelle

« Avant, bientôt« 

Vieille Église
Rue de la Vieille Église,
33700 Mérignac, France

https://www.oliviercrouzel.fr/krakatoa/

Triennale d’art contemporain en plein air

« Génie du lieu« , Bex&Arts
Du 30/05 au 03/10/2026

Bex, Parc de Szilassy
Rue du Signal 20a, 1880 Bex
Suisse

https://bexarts.ch/

Biennale d’art contemporain de Saint-Flour

Du 03/07 au 20/09/2026

Saint-Flour, Rézentières, Saint-Urcize

https://biennale-saint-flour-communaute.fr/